A la dame qui demande des hostoires gaies
En lisant votre lettre, madame, j’ai eu comme un remords. Je m’en suis voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je m’étais promis de vous offrir aujourd’hui quelque chose de joyeux, de follement joyeux.
Pourquoi serais-je triste, après tout? Je vis à mille lieues des brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des tambourins et du vin muscat.
Autour de chez moi tout n’est que soleil et musique; j’ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons de mésanges; le matin, les courlis qui font “Coureli! Coureli!”;
à midi, les cigales; puis les pâtres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu’on entend rire dans les vignes…En vérité, l’endroit est mal choisi pour broyer du noir ; je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur de rose et des pleins paniers de contes galants.
Eh bien, non ! Je suis encore trop près de Paris.
Tous les jours, jusque dans mes pins, il m’envoie ies éclaboussures de ses tristesses…
A l’heure même où j’écris ces lignes, je viens d apprendre la mort misérable du pauvre…
Et mon moulin en est tout en deuil. Adieu les courlis et les cigales ! Je ne plus le cœur à rien de gai…Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je m’étais promise de vous faire, vous n’aurez encore aujourd’hui qu’une légende mélancolique.
Alphonse Daudet, Paris, 189 rue Saint-Jacques
notes